Gargamelle, de sa conception aux courants neutres : une histoire à rebondissements !
Les courants neutres célèbrent cette année les 50 ans de leur découverte, réalisée en 1973 au CERN grâce à la chambre à bulles Gargamelle. Pour les équipes françaises du Laboratoire de Louis Leprince-Ringuet, du Laboratoire de l’accélérateur linéaire d’Orsay et du CEA, qui ont porté le projet dès ses balbutiements en 1964, cette découverte est un coup de maître. L’histoire de cet épisode fondateur, déjà maintes fois évoquée
Partie 1 : Gargamelle, premier grand succès global du CERN
Il est des expériences dont on se souvient parce qu’elles ont influencé l’orientation d’une discipline entière, et d’autres qui font date par l’histoire humaine et organisationnelle qui a mené à leur existence, puis à leur maniement et leurs résultats. La chambre à bulles Gargamelle est de ces deux-là. Par ce succès, le CERN parvient au statut de laboratoire incontournable en Europe et dans le monde, un signal fort après de longues années de rodage. Et pour la physique des particules, l’annonce de la découverte des courants neutres en 1973 est une étape essentielle à l’établissement de l’actuel Modèle standard. L’histoire a en outre ceci de pittoresque que ces aujourd’hui fameux courants neutres furent, tout au long des années 1960, une idée plutôt marginale, voire carrément à exclure par principe des travaux menés !
Depuis sa création en 1954, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, autrement dit le CERN, correspond à une forme originale de coopération scientifique intergouvernementale, que les pays membres acceptent de financer en supplément de leur recherche nationale. Le centre dispose de ses propres groupes de recherche, mais une grande partie de l’activité repose sur des équipes extérieures, une cohabitation source de tensions récurrentes jusqu’aux années 1970. Construite en France avant d’être remise au CERN en 1970, la chambre à bulles Gargamelle représente alors un cas singulier pour le CERN, et un élément du renouveau de ses relations avec les laboratoires extérieurs.
Gargamelle est par ailleurs un instrument structurant de la recherche nationale française des années 1960 et 1970. En effet, son destin est lié très tôt à l’implication des groupes du CEA, du Laboratoire de l’École Polytechnique, dirigé par Louis Leprince-Ringuet, et du Laboratoire de l’accélérateur linéaire d’Orsay, le tout emmené par André Lagarrigue dans un contexte où assurer une présence au CERN devient un enjeu national stratégique
Personne n’anticipait pourtant un tel succès avec des courants neutres que Gargamelle n’était même pas censée explorer au départ, et pour cause…
Dans les années 1960, la théorie n’a pas (encore) besoin de courants faibles neutres…
À l’aube des années 1960, l’organisation de la matière en quarks, leptons et bosons intermédiaires n’est pas encore d’actualité, pas plus que la prévalence des théories dites « de jauge » qui expliqueront plus tard les interactions de ces particules. Dès lors, les physiciens tâtonnent tant dans les choix expérimentaux à programmer pour la décennie suivante que dans les approches théoriques à suivre. Mais plusieurs évènements attirent l’attention sur l’interaction faible, une force qu’Enrico Fermi a identifiée en 1934 comme à l’origine de la radioactivité β. Le physicien italien lui a alors associé une particule indétectée et apparemment insaisissable, imaginée en 1930 par Wolfgang Pauli, le neutrino.
Or justement, ce neutrino
En 1960, Lee et Yang proposent en outre d’utiliser les faisceaux de neutrinos pour produire et observer dès les années 1970 les deux bosons médiateurs de l’interaction faible, nommés W+ et W-, le W valant pour l’anglais weak (faible). À l’époque, l’interaction faible est rattachée expérimentalement à des phénomènes où les particules impliquées échangent des charges électriques. La transmission de cette charge, véhiculée par des bosons W chargés, est associée à des « courants chargés », par contraste avec les « courants neutres » bien connus de l’électrodynamique quantique dans lesquels aucun échange de charge électrique n’intervient. Or, d’après la théorie dite « V - A »
Quoi qu’il en soit, l’urgence première est d’augmenter le nombre d’interactions liées aux neutrinos dans les détecteurs, nombre qui plafonne alors entre quatre et cinq évènements par jour au CERN. En 1961, Victor Weisskopf, un physicien états-unien convaincu que les neutrinos sont une recherche d’avenir, est nommé Directeur général de l’Organisation. Il encourage les équipes à réfléchir sur l’extraction de faisceaux de particules en provenance des accélérateurs. Pour les neutrinos, l’invention des cornes magnétiques est une révolution. Quant au choix des détecteurs, et particulièrement pour les Européens, les instruments de pointe de l’époque sont sans conteste les chambres à bulles.
Les chambres à bulles, nouvelles « plus belles expériences au monde »
Hier comme aujourd’hui, les accélérateurs de particules opèrent en synergie avec plusieurs détecteurs de différentes sortes. Or, à l’aube des années 1960, la tendance générale est à l’agrandissement, et donc, conséquence pratique oblige, à envisager des perspectives de recherche à plus long terme puisque les grands instruments sont également souvent les moins mobiles…
Au CERN, le 24 novembre 1959, le tout neuf synchrotron à protons (dit « PS ») de 628 mètres de circonférence accélère ses premiers protons à énergie quasi-maximale, marquant le début d’une très longue carrière puisque le PS est toujours en fonctionnement ! De nombreux détecteurs vont se succéder à ses côtés, dont Gargamelle et plusieurs autres chambres à bulles.
Développées en 1952 par Donald Glaser, les chambres à bulles sont véritablement des instruments fascinants, à l’instar de leurs parentes à brouillard que le public des années 1930 qualifiait de « plus belles expériences au monde ». Le principe de ces détecteurs photographiques est ingénieux et simplissime, en théorie, mais leur construction et leur mise en œuvre n’en demeurent pas moins extrêmement complexes. En pratique, il s’agit de remplir une cavité fermée d’un liquide que l’on place dans un état métastable de surchauffe
D’un point de vue épistémique, les chambres à bulles ont la particularité de rendre les particules et leurs collisions « réelles », directement visibles et interprétables par l’œil humain exercé
Les Français, adeptes historiques des chambres à brouillard, sont parmi les premiers à être convaincus du potentiel des chambres à bulles. Alors que le CERN conçoit un prototype de 10 cm de diamètre à partir de 1956, André Lagarrigue, de retour au Laboratoire de l’École Polytechnique après une année passée à Berkeley auprès de l’accélérateur Bevatron, engage son équipe
C’est l’occasion pour Lagarrigue et son groupe de prendre leurs marques au CERN, le regard déjà tourné vers le futur.
Un projet avantageux et rondement mené
À l’automne 1963, dans un café à proximité d’une conférence organisée à Sienne en Italie, Lagarrigue et son groupe évoquent la construction d’une chambre à liquides lourds de très grande taille. Ils prévoient d’emblée de l’adosser au meilleur accélérateur européen disponible, et la destinent à la physique des neutrinos et la mise en évidence des deux bosons W intermédiaires de l’interaction faible, tel que suggéré par Lee et Yang.
Le projet prend forme en février 1964, lorsqu’André Lagarrigue, Paul Musset et André Rousset soumettent au Directeur général du CERN un rapport qui débute en ces termes : « Nous proposons la construction pour le CERN d’une chambre à liquides lourds dont le volume de liquide sensible est un cylindre d’axe horizontal, de 8 mètres de long et de 1,65 mètre de diamètre. » La légende veut que ce soit Louis Leprince-Ringuet qui, saisi par la démesure de cet instrument de 17 000 litres, ait proposé de le nommer Gargamelle, du nom de la mère du géant Gargantua.
Dès le départ, Lagarrigue sait qu’il lui faut prendre en considération de façon stratégique la concurrence, tant avec d’autres projets européens auxquels le CERN pourrait être tenté de donner la priorité, qu’avec le compétiteur formidable que sont les équipes états-uniennes. Lagarrigue décide donc d’agir très vite.
Misant avant tout sur les savoir-faire acquis avec BP3, un projet crédible et réaliste est établi en moins de six mois. Et plutôt que de se heurter de front aux rivaux états-unien ou européen, le groupe modifie ses plans initiaux pour tirer parti en amont de la contrainte de compétitivité. Ainsi, entre mars et avril 1964, la chambre voit son volume prévisionnel passer de 17 à 10 m3 pour accélérer sa construction. Il s’agit ni plus ni moins de trouver un équilibre entre la performance à long terme de l’instrument et la capacité à représenter un avantage concurrentiel, décisif dans le cas d’une découverte, en étant opérationnel bien avant tous les autres programmes. L’argument, jugé comme fort et légitime notamment vis-à-vis des États-Unis, emporte l’adhésion d’une partie de la gouvernance du CERN.
Cela ne suffit pourtant pas à garantir que le CERN, en proie à des pressions budgétaires, acceptera Gargamelle. Mais le groupe Lagarrigue peut compter sur des alliés forts au sein d’un réseau français expert dans les chambres à bulles, réseau tissé principalement entre le Laboratoire de Louis Leprince-Ringuet et le CEA. Lagarrigue en appelle donc au Haut-Commissaire à l’énergie atomique, Francis Perrin, pour engager rapidement des investissements financiers. Un accord informel est conclu dès juin 1964 : le CEA assumera la majeure partie des coûts de construction de Gargamelle, dont la direction sera confiée au Département du synchrotron Saturne à Saclay, avec le soutien du laboratoire de Louis Leprince-Ringuet et du Laboratoire de l’accélérateur linéaire d’Orsay que Lagarrigue est en passe de rejoindre. Le CERN conservera de son côté la propriété de la chambre achevée et toute latitude scientifique quant à son exploitation, pour une somme modique comparée aux bénéfices scientifiques espérés.
Et pourtant, le CERN hésite…
La manœuvre de Lagarrigue est des plus habiles, mais la partie n’est pas encore gagnée.
Apprenant que les choix des États-Unis, éternels modèles et rivaux, s’orientent plutôt vers des chambres à hydrogène gigantesques
Au début de l’année 1965, le Comité des chambres à traces établit un rapport qui, s’il encourage la construction de deux chambres à bulles complémentaires, est néanmoins clair sur le fait que l’instrument le plus nécessaire, donc celui qui devrait être prioritaire dans le cas d’un choix, est une chambre à hydrogène. Le Directeur général Victor Weisskopf, avec l’intuition et le recul qui siéent à sa fonction, soutient plus fermement Gargamelle, dont les aspects financiers et compétitifs sont clairement à l’avantage du CERN. Plus simple à construire que ses concurrentes à hydrogène de grande taille, Gargamelle devrait offrir, selon les dernières prévisions, près de deux ans d’avance à l’Organisation européenne. Weisskopf a par ailleurs conscience que le CERN doit maintenir l’engagement des laboratoires de ses États membres, à un moment où son devenir à long terme n’est pas certain
Dit autrement, faire le choix d’installer deux chambres à bulles différentes, revient à non seulement étendre les expériences possibles sur le long terme et challenger les États-Unis sur le court terme, mais aussi (ou faudrait-il dire surtout ?) fournir rapidement des données à analyser à de nombreuses équipes, notamment universitaires, et donc maintenir un intérêt européen large vis-à-vis du CERN. Toutefois, la responsabilité d’engager définitivement le projet revient au Conseil du CERN, dépositaire de l’autorité suprême de l’Organisation. Weisskopf est néanmoins confiant. Il l’écrit à Francis Perrin le 25 mai 1965 : la réunion du Conseil du CERN de juin devrait selon toute vraisemblance entériner Gargamelle.
Évidemment, tout ne se passe pas comme prévu. La réunion du Conseil les 15 et 16 juin met à l’ordre du jour la crise budgétaire qui couve depuis plusieurs mois au CERN. Contre toute attente, le Conseil refuse de voter tout engagement financier. La préparation de Gargamelle est mise à l’arrêt et la situation ne semble pas prête de s’arranger, alors que le temps était l’un des principaux arguments en faveur du projet.
Finalement, après trois mois de tergiversations, Victor Weisskopf, qui termine son mandat de directeur général, et Bernard Gregory, qui s’apprête à lui succéder, prennent d’un commun accord une décision radicale. Munis d’un peu d’audace et de l’autorité exécutive de leur fonction, ils décident tout bonnement de court-circuiter la nécessité de l’accord du Conseil du CERN et engagent eux-mêmes les fonds nécessaires. C’est une première dans l’histoire du CERN.
Le contrat entre le CERN et le CEA est signé le 2 décembre 1965
En savoir plus sur André Lagarigue
Pour mieux connaître la vie du chercheur André Lagarrigue : https://prixlagarrigue.ijclab.in2p3.fr/andre-lagarrigue/sa-vie/